
La cuisine de ogres – Trois-fois-morte
Fabien Vehlmann (Scénario) – Jean-Baptiste Andréae (Dessin, Couleurs)
Rue de Sèvres – mars 2024
84 p. – 20,00 €
9782810202683
A l’intérieur du mystérieux massif que l’on appelle « La Dent du Chat » vivent des ogres. Fin gourmets, leurs mets délicats se composent néanmoins d’ingrédients quelque peu inhabituels… Lorsqu’une jeune orpheline nommée Blanchette se fait capturer avec d’autres enfants pour être emmenée au coeur du cratère et servir de dîner à ses imposants habitants, le cauchemar s’installe. Hachée, mijotée, écrasée : celle qu’on surnommera « Trois-fois-morte » met la faucheuse au défi : grâce à son courage (et un peu de chance), elle survit à tous les dangers et obstacles qui s’imposent à elle. Avec l’aide du jeune korrigan Brèche-Dent, elle va devoir redoubler d’inventivité pour survivre à cet enfer et sauver ses amis.
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Analyse critique
La Cuisine des Ogres
Trois-fois-morte
La cuisine des Ogres est une BD qui plonge le lecteur dans un univers à la fois poétique et sombre, mêlant du réalisme à un thème magique. À travers une écriture riche et évocatrice, l’auteur aborde des thèmes universels tels que la mort, la mémoire ou encore la recherche de soi. Tout en maintenant une profonde intrigue.
L’histoire suit le parcours d’un personnage principal confronté à des événements surnaturels basés sur une légende locale sur une cuisine d’ogres située dans les montagnes environnantes. Ce lieu deviendra par la suite le théâtre d’une quête personnelle et collective par le personnage principal et ses compagnons. Les personnages secondaires ont tous leur place dans le récit par leur histoire et leurs secrets qui viennent enrichir le texte et sont nécessaires au bon déroulement de l’histoire.
L’un des points forts du récit réside dans sa capacité à aborder des thèmes profonds avec subtilité. La mort est omniprésente, est traitée comme une transformation et non comme une fin. La mémoire est explorée à travers les souvenirs des personnages qui façonnent leur histoire et influent sur leurs décisions. Enfin, la quête de soi est au cœur du récit avec chaque personnage cherchant à comprendre qui il est et quelle est sa place dans ce monde.
L’auteur utilise une langue riche et imagée adaptée à tous les ages, qui crée une atmosphère envoûtante et inquiétante, les descriptions et les images sont précises et évocatrices pour le lecteur et permettent de s’immerger pleinement dans l’histoire. Les dialogues quant à eux sont simples, naturels, ils favorisent la personnification et la caractérisation des personnages. Le rythme de la narration est bien maîtrisé alternant entre les moments de tension et des pauses de réflexion.
Les points forts du récit se basent sur sa profondeur thématique, son atmosphère unique et la diversité des personnages ainsi que le style graphique et l’organisation des pages. Le fil de l’histoire se crée avec des allers-retours entre le réel et l’imaginaire, ce qui permet de ne pas perdre le fil et de toujours conserver une part des origines du personnage principal.
Conclusion
La cuisine des ogres est un récit qui marque par son originalité et sa profondeur, bien que complexe l’œuvre s’adresse à un public très large. À la suite d’une lecture exigeante mais enrichissante, le suspense prolongé amène à une volonté de tourner la page et pousse le lecteur à poursuivre sa lecture de façon toujours plus impliquée.
La cuisine des ogres est une ode à l’espoir.
Nous parlons aujourd’hui d’un livre surprenant, une bande dessinée au demeurant comme les autres, mais porteuse d’une histoire étrange, remplie de fantaisie, qui emmène son lecteur bien plus loin que celui-ci ne pourrait l’imaginer, et qui, avec un peu de recul, en dit bien plus sur notre monde que nous le pensons…
Notre histoire se déroule dans un monde où les ogres, grands, imposants et puissants dominent. Pour exercer leurs passions pour la cuisine, ceux-ci ont accès aux plus grands fourneaux et à la plus pointilleuse main d’œuvre. De cela découle un système pyramidal où des centaines de milliers d’êtres, plus faibles les uns que les autres, trouvent leur place dans une chaîne d’approvisionnement, conditionnement, préparation, cuisson, débarrassage, et nettoyage, et ce pour satisfaire les ogres toujours plus perfectionnistes (et on apprendra que eux mêmse ont à satisfaire au-dessus d’eux).
En mettant de côté l’histoire pour le moment, on peut dire du monde de la cuisine des ogres qu’il est un «ogriarcat», où toute la ressource, la main d’œuvre et la richesse lui revient. Ce monde, on peut par bien des points, et suivant notre parcours personnel, l’interpréter comme proche de notre société, et c’est l’une des plus grandes qualités de l’œuvre. Le peuple des chèvres tout en bas de l’échelle qui exécute sans comprendre ? Une allégorie du travail à la chaîne. Les chefs de cuisines qui crient sans cesse leurs ordres ? Comme les intermédiaires de grandes entreprises qui doivent rendre leurs comptes et respecter leurs quotas. Et les ogres en haut de l’échelle ? Une comparaison évidente aux grands patrons millionnaires qui ne perçoivent plus la valeur des choses, et se permettent de sacrifier des vies de travail pour des détails de leurs vies. Ils sont devenus monstres, et le livre nous les représente par des monstres.
La bande dessinée brille pour son monde, c’est un des plus grands points positifs de celle-ci. Il apparaît comme réglé comme une horloge, un monde où, comme le nôtre, on a accepté la souffrance. Et ce jusqu’à ce que le petit grain de sable qui est notre personnage principal vienne échapper à son destin en survivant de pâture aux ogres, devenant un bug, une âme sans peur, marginalisée et prête à essayer autre chose. Le livre a une façon ingénieuse de nous montrer par quels procédés cette petite fille et les gens qu’elle rencontre influe sur ce monde. Le livre brille à nous montrer par quelle façon elle va refuser de gravir les échelons, et prendre ces propres chemins, sa propre méthode.
Ce livre est une ode au changement, à la révolte. Il nous rappelle de ne jamais nous satisfaire d’une vie non désirée, que en nous se cachent des atouts, des qualités insoupçonnées, et que peu importe le moment, le lieu ou le temps, il n’est jamais trop tard pour se lever, agir pour ce qu’on aime, et finir cheffe de la cuisine des ogres, alors qu’on a commencé dans la rue, avec à peine de quoi se nourrir…